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1914 : l'hôpital militaire auxiliaire n°73

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Pendant quatre ans, les pays d’Europe et leurs alliés vont s’affronter dans l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire du continent. Dès le début de la guerre, de nombreuses initiatives généreuses sont prises par des particuliers pour participer à l’effort de guerre. A Nogent, Madeleine (qui vient d’épouser Pierre Champion) et sa sœur Jeanne Smith, les propriétaires du domaine où est installée notre Maison conformément à leur volonté, décident d’y ouvrir « une ambulance* de 35 lits ». Ce qui étonne en premier lieu, c’est la rapidité de décision qui est prise dans une lettre que Madeleine Smith écrit à Louis Barthou, le Président du Conseil - l’équivalent de notre Premier ministre actuel, courant août 2014, quinze jours à peine après le début du conflit. C’est dire que nos deux sœurs sont des femmes d’action qui n’hésitent pas longtemps avant de s’engager de façon plus que concrète pour se mettre au service de l’Etat. Elles ont vu les convois de blessés qui passent par Nogent et qui témoignent de la violence du choc dès le début des batailles sur le front de l’Est ; elles ont aussi certainement en tête, la guerre de 1870 qui les a contraintes à fuir à Bordeaux, encore enfants avec leur mère, jeune veuve alors, au moment où les bataillons prussiens assiègent Paris et sont présents à Nogent. L’installation des lits se fait dans la foulée et elles disposent d’une infirmière-major prête à accueillir les premiers blessés. Une inspection de l’installation est faite par un médecin dépêché par le ministère de la Guerre qui les assure de sa conformité. Dès septembre, Jeanne part sur le front en compagnie du docteur Le Maguet qui a prodigué les premiers conseils pour l’aménagement de l’hôpital. Elle emmène avec elle Claudine Large, une toute jeune fille, dont les parents tiennent le restaurant-café de La Poste au 72-74, Grand’rue, à Nogent, et qui, par courrier, dégagent Jeanne de toute responsabilité en cas d’accident, car elles partent « panser les blessés aussi près que possible des lignes ». Madeleine s’active de son côté : elle fait adhérer son hôpital auxiliaire « n° 73 » à la Société française de secours aux blessés, elle se démène pour faire installer une ligne téléphonique, recrute le docteur Ropiteau, qui se chargera de la chirurgie, lance les commandes de pharmacie, tout cela sur ses deniers personnels. La machine est lancée. L’hôpital militaire auxiliaire pourra bientôt accueillir 65 blessés. Le docteur Thomas, du Perreux, vient apporter son concours à la structure ; il sera tué au front quelques mois plus tard. Une quinzaine d’infirmières ou d’assistantes, toutes bénévoles, vont se relayer pendant quatre ans pour soigner les soldats. Le Président de la République, Raymond Poincaré viendra le visiter le 1er avril 1916. L’entrée de l’hôpital se faisait par le 16, rue Charles VII où est installée aujourd’hui la Maison d’art Bernard Anthonioz. Le vestibule qui accueillait les blessés, orné de bas-reliefs guerriers et d’une allégorie du passage du Rhin par Louis XIV, évoquait, comme le dit un chroniqueur de l’époque, « de grands espoirs, d’une rude actualité ». Les blessés s’y réunissaient par mauvais temps ou pour y jouer au jacquet, avant le dîner. L’actuelle grande salle du premier étage, donnant sur la cour d’honneur et sur le parc, hébergeait 14 lits ; sur la partie droite, occupée aujourd’hui par les services administratifs de la maison de retraite, une succession de pièces accueillait le quartier des officiers (salon de lecture, fumoir et bureau de l’administration). Plus haut, dans les combles qu’occupait alors l’ancien atelier de peinture de Madeleine Smith, on avait installé 12 autres lits, la pharmacie et la salle d’opération équipée de tout le matériel disponible à l’époque. Le dispositif était complété par un pavillon isolé à l’extrémité du parc pour les fiévreux et les contagieux, à côté du potager entretenu par les blessés les plus valides qui fournit l’ordinaire de la cuisine. De nombreux témoignages vont accompagner cette initiative désintéressée, témoignages de soldats rentrés chez eux après la guerre, de familles, de journalistes qui célèbrent la générosité des deux sœurs pendant le conflit. Mais le plus bel hommage vient des soldats soignés dans la maison au cours de leur séjour. Ils vont constituer mois après mois un journal qu’ils offriront au sortir de la guerre aux deux sœurs Smith. Ce sont quelques modestes feuillets avec des dessins, des anecdotes, des charades, des histoires drôles, des nouvelles du front, des caricatures, des poèmes manuscrits ou tapés à la machine regroupés dans des fascicules portant chacun en frontispice le titre « Le Paradis des blessés » avec une illustration qui montre majoritairement l’entrée du 16, rue Charles VII telle qu’elle se présentait à l’époque. Certains croquis sont signés MCS (Madeleine Champion-Smith). Ce sont des portraits rapidement esquissés des soldats, des vues du parc ou de Nogent, notamment le viaduc. L’un des chiens de Jeanne « Mousko » y tient aussi une chronique ! Cet ensemble qui fut relié après-guerre, constitue un témoignage unique sur la vie dans l’hôpital auxiliaire des sœurs Smith.
Pour finir, cet article paru en 1915 dans la revue « Les hommes du jour », consacré à Madeleine Smith et à l’hôpital militaire auxiliaire n° 73 et intitulé « La guerre et les femmes, autre temps…autre charme » : « Il est des femmes qui prennent toute leur signification morale en ce temps de guerre. Elles étaient, au temps de la paix, modestes, effacées auprès des belles « lionnes » brillantes pour qui la vie n’est que prétexte pour s’amuser et dominer. On disait de ces modestes qu’elles étaient insignifiantes et, sans songer à découvrir leur âme tendre et cachée, on passait. Il a fallu la grande épreuve de la guerre pour nous les révéler. Soudain ces timides sont apparues au premier plan, dévouées jusqu’à l’absolu. Combien sont-elles ainsi ? Pour ma part, j’en connais deux. L’une vient de mourir. C’était une frêle jeune fille de dix-neuf ans, Mlle Paule Morand, infirmière volontaire à l’Hôpital des Princes à Fontainebleau, qui depuis le début de la guerre, c’est-à-dire depuis dix mois, a, jour et nuit, sans relâche et jusqu’à l’épuisement, prodigué des soins aux soldats blessés. Sur sa tombe fleurie de toutes les fleurs blanches du printemps, le docteur Lejeune, médecin en chef de l’hôpital où elle trouva la mort, lui a rendu hommage. C’est là toute son histoire. Elle fut héroïque et en mourut.
L’autre vit. C’est une femme infiniment douce et bonne et si simple malgré sa grande fortune que vous ne l’eussiez jamais remarquée. Elle habite le plus joli endroit du monde, une demeure historique dans un parc enchanteur. Pour tout dire : c’est la châtelaine de Nogent, Mme P…C…, la femme de l’homme de lettres historien, la propriétaire de la maison où Watteau mourut en 1721. Peut-être connaissez-vous ce petit château du plus pur dix-huitième ? Beaucoup de parisiens l’ont visité. Imaginez, dans le décor des Fêtes galantes ou de l’Embarquement pour Cythère, dominant la Marne et les molles collines de l’Ile de France, une maison aux plus charmantes lignes architecturales, une maison faite pour abriter le luxe, la musique, les rires et les chansons, la maison de Watteau en un mot, convertie en hôpital pour les blessés de la Grande Guerre. Jusqu’ici, pensez-vous, à part le décor, il n’est rien, là, de bien extraordinaire ? Combien de châtelaines ont organisé des hôpitaux dans leurs châteaux ou dans les dépendances de leurs châteaux. ! Sans doute, mais je prétends qu’aucune ne le fit avec autant de générosité et surtout avec autant d’abnégation, avec un aussi complet oubli de soi, de ses aises, de sa coquetterie de femme. Jugez-en. Du rez-de-chaussée au grenier, sous le haut toit vieillot, toutes les pièces sont converties en salles d’hôpital. Dans le grand salon à six fenêtres que séparent des glaces à trumeaux dans lesquelles le parc se reflète, vingt lits sont dressés. Des lits partout, dans le cabinet de travail, dans l’atelier de peinture, des lits dans les chambres, dans le petit salon. La salle de bain est abandonnée aux typhiques. Le cabinet de toilette est devenu salle d’opération. Dans la chambre claire et spacieuse de Mme P…C…, il y a maintenant six lits recouverts de cretonne rose où reposent les grands blessés. Quant à la jeune châtelaine, elle s’est fait une installation de fortune, une sorte de cellule près des chambres de ses domestiques, tout en haut, sous le pignon du toit. Plus de boudoir, plus de coin de repos, plus d’heures de farniente. Du matin au soir, habillée en infirmière, elle ne s’appartient plus, elle est toute à tous, l’esprit et le cœur tendus vers ces cinquante blessés ou malades qui se renouvellent sans cesse. Avec une autorité douce et charmante, cette femme timide ordonne, dirige, et sa seule joie, depuis dix mois, est de soulager et de guérir. Par ce bel après-midi de mai, les blessés convalescents, installés sur la terrasse, dans des fauteuils d’osier, regardent le soleil décliner derrière les marronniers en fleurs. La pente de la pelouse conduit leur regard jusqu’au fond de la vallée. A droite et à gauche les verdures des arbres s’arrondissent au ras du sol et, se gonflant et frissonnant dans leur feuillage étagé, font penser à d’énormes perroquets ventrus. Au-dessus des herbes drues, un cygne dresse son cou qui se tord. Un petit étang s’arrondit comme un miroir. C’est bien le décor où Watteau situait ses guitaristes culottés de satin, ses amoureuses aux amples jupes. Mais l’humanité de fantaisie qui dans l’imagination du peintre, s’embarquait ici pour Cythère est remontée depuis longtemps au paradis des poètes. Un blessé dans son fauteuil roulant bien calé dans ses oreillers ; un autre qui traine la jambe sous les arbres ; un autre qui a la tête enturbannée et qui joue au tonneau, voilà l’humanité trop réelle d’aujourd’hui. Et cette femme en blanc, les cheveux cachés sous le bandeau monastique de la Croix-Rouge, la complète mélancoliquement. Avec ses yeux tendres, son sourire un peu triste, la grâce émue de son visage très doux, elle est une des plus touchantes expressions de la femme d’aujourd’hui dont le charme nouveau est fait de deux mots désuets : modestie et dévouement. »